Bandersnatch, le Netflix 2.0?

Le seul choix que l'on a pas, c'est le prix de l'abonnement

Tout commence par un claquement de porte. Charlie Brooker et Annabel Jones, auteurs de la série Black Mirror, refusent l’idée soumise par Netflix de créer un épisode interactif. Pour eux le procédé est trop lourd et complexe à réaliser. La technologie n’est pas encore au point et le risque de décevoir le spectateur est grand. Il faudra attendre une réunion de travail et un épisode « dont vous êtes le héros »  mis sur table pour que les auteurs approuvent. D’autant que l’écriture semble de prime abord plutôt aisée.

Seulement voilà, l’idée de mettre le spectateur dans un train ne pouvant qu’aller à gauche ou à droite ne convainc pas. Il est alors décidé d’utiliser le logiciel Twine permettant de créer des arbres narratifs complexes. Toujours insuffisant, ce logiciel sera remplacé par un autre entièrement créé pour le film. Nommé « Branch Manager », il permet une interaction plus fluide, un arbre narratif plus évolué et garde en mémoire les choix du spectateur tout le long de l’aventure. Bandersnatch est né.

Note : Le Bandersnatch est une créature sortie de l’imagination de Lewis Caroll, illustre écrivain anglais à l’origine de “Alice au pays des merveilles”. Peu connue en France, cette créature jouit d’une forte réputation en Angleterre et ancre un peu plus la série “Black Mirror” dans le contexte anglo saxon qu’on lui connait. Il est intéressant de savoir que ce n’est pas la première fois que le Bandersnatch s’immisce dans le jeu vidéo. On peut le voir notamment dans la série des Resident Evil.

Une ambiance et des personnages réussies

Qu’est Bandersnatch ? C’est un film dont vous êtes le héros compatible sur votre Xbox One. A la manière des jeux Telltale, vous serez amené à prendre des décisions ayant des conséquences plus ou moins importantes. Si le concept a été usé jusqu’à plus soif par Quantic Dream et Telltale, il est plus rare de le voir en film en dehors de quelques titres FMV. Sur le papier, un retour aux sources du jeu de rôle électronique est excitant, mais dans les faits ça donne quoi ? Éléments de réponses.

L’histoire se déroule en 1984, âge d’or des jeux indépendants. Nous y suivons Stefen, jeune programmeur ayant obtenu un rendez-vous avec un éditeur pour présenter son jeu Bandersnatch. Inspiré du livre dont vous êtes le héros éponyme que Stefan dévore depuis la mort de sa mère, le jeu propose de multiples scénarios et décisions à prendre pour le joueur. Thakur, PDG de Tuckersoft (qui ressemble au personnage de Seb dans le joueur du grenier), est emballé et accepte de financer le projet. A vous maintenant de décider d’accepter ou non. Après tout, vous êtes le héros.

L’ambiance et les personnages sont une totale réussite. Il y a une bienveillance constante des réalisateurs pour l’univers du jeu vidéo : aucun cliché d’hommes boutonneux à lunettes à l’horizon. Ici les développeurs sont des geeks en avance sur leurs temps pianotant d’une main des lignes de codes sur ZX Spectrum. L’un d’eux, Colin, est même une star dans ce domaine avec déjà plusieurs succès sur Commodore. Après Stranger Things, il semble que Netflix ait un réel respect des gamers de plus de 30 ans, et ça fait plaisir.

 

Un concept qui a ses limites

Après 30 minutes, vous devriez déjà avoir essuyé quelques échecs. Et donc touché du doigt les limites du concept qui sont plus ou moins les mêmes que nombre de jeux vidéo narratifs. Les choix binaires sont bien souvent illusoires et influent peu sur l’histoire. Il arrive que l’aventure nous plante devant un écran de “game over” tout en nous proposant de modifier l’une de nos décisions. Le soucis est que cette situation arrive suffisamment souvent pour nous sortir de l’histoire dans un souffle de frustration.

Le film souffre de la comparaison avec ses cousins de pixel. Quand l’excellent “The Stanley Parable” semblait avoir réponse à tout, Bandersnatch ne vous laissera aucune initiative. Tentez de ne pas répondre à une question et “Branch Manager” choisira pour vous. Si les auteurs ne souhaitait pas mettre le spectateur dans un simple train à embranchement multiple, l’effet est plutôt raté.

La faute à un manque de folie des réalisateurs. En dehors du concept intéressant de l’effet « vache qui rit » qui nous met devant une série à choix multiples contrôlant un personnage lisant un livre à choix multiples réalisant un jeu à choix multiples, rien ne surprendra les fans de S-F.

Le quatrième mur est régulièrement brisé en mille morceaux avec un marteaux de 1 000 Tonnes et les fusils de Tchekov sont de calibre 90. Tomber le quatrième mur, à savoir faire entrer le spectateur dans l’histoire en s’adressant directement à lui, est un exercice compliqué à user avec parcimonie . Ce procédé est utilisé comme clin d’oeil dans la série des Metal Gear et dans beaucoup de film comme DeadPool. Si c’est amusant 5 secondes, le fait d’avoir une histoire entière basée sur ce concept vieux de 2 500 ans s’avère embarrassant.

Les possibilités ne manquaient pourtant pas. Netflix a dans sa base de données beaucoup de nos informations personnelles. Notre adresse e-mail, domicile, moyen de paiement, téléphone portable et gout cinématographique. Il aurait été intéressant d’utiliser ces derniers pour vraiment nous surprendre. Imaginez un peu recevoir un texto directement venu du film, ou voir l’un des personnage vous demandant pourquoi vous regardiez Gone Girl avant de lancer le film. Cela demande de la technique mais a déjà été vu pour un effet nettement plus flippant qu’une simple mention de Netflix .

Un épisode moins critique que de coutume

La force de Black Mirror c’est de nous interroger sur notre rapport à la technologie. Le nom de Black Mirror vient d’ailleurs du reflet noir que vous voyez en éteignant votre écran. Cet épisode est l’un des moins prompts à nous faire traverser le miroir puisqu’il est nettement moins subtil dans son écriture que les autres qui ont fait la renommée de la série . Si dans l’industrie du jeu vidéo de grands noms comme Kojima ont réussi avec brio à faire entrer les joueurs dans l’histoire de leur plein grès, nous avons plutôt l’impression ici d’être nous-même prisonnier d’un épisode qui se fait un peu long. Comptez environ 90 minutes pour finir l’histoire et 120 minutes pour en faire le tour. Pour une histoire aussi simple, c’est trop.

Tout n’est cependant pas à jeter et certains arcs narratifs prennent le spectateur à contre-pied. Les décisions sont fluides et aucun « cut » grossier ne vient ternir l’expérience. Saluons aussi le travail des acteurs et des doubleurs. Les fins multiples en forme de test critique sont aussi très bien vue, ainsi que la critique de la professionnalisation du jeux vidéo (l’entreprise Tuckersoft représente plus ou moins Atari qui étriquait ses développeurs)

De l’espoir pour la suite

Si cet épisode n’est clairement pas à la hauteur des attentes placées, on ne peut pas le qualifier de mauvais. La réalisation est bonne, le travail sur les couleurs et l’éclairage est agréable à l’œil et l’histoire est convenue mais bien écrite. Manque ce petit grain de folie qu’ose le 10ème art et que le cinéma ne semble pas vouloir encore suivre. Une aventure plus personnel au risque de perdre une première partie du publique pour toucher plus profondément la seconde.

Il faut dire que Bandersnatch n’est un titre indépendant que dans la série. En réalité, Netflix a énormément investi en production et communication. Le service de VOD souhaitait très certainement assurer une rentabilité plutôt que se risquer à des expérimentations.

Reste que le logiciel « Branch Manager » fonctionne bien et permettra sûrement à Brooker et Jones de réitérer l’expérience en y ajoutant, cette fois, des idées nouvelles.

Joueur endurci ayant débuté sur Amstrad et MSX, Xbox me procure la sensation de faire parti d'une caste de paria. Mon dieu personne n'y croit, et pourtant c'est lui qui vous sauvera.

3

  1. Faut que les mecs jouent à Late Shift

Vos réactions

Mot de passe oublié