Xpression Libre #10 – Suchi : Harcèlement et burn-out dans l’industrie du jeu vidéo

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L’industrie du jeu vidéo est actuellement dans l’œil du cyclone avec une vague de témoignages édifiants de nombreux employés qui ont vécu tout type d’harcèlement possible et inimaginables sur leur lieu de travail.

Suchi, membre de la rédaction Xbox Squad mais aussi Community Manager dans le jeu vidéo depuis trois ans, a décidé de prendre la parole et de nous conter l’harcèlement moral qu’elle a subi au début de sa carrière dans l’industrie. Installez-vous confortablement et prenez le temps de lire le témoignage poignant d’une jeune femme dont le rêve s’est transformé en cauchemar. 

Il paraît que l’écriture peut être un bon exutoire, un moyen de libérer son esprit d’un lourd fardeau qu’on a porté pendant beaucoup trop d’années. On pourrait se dire “Pourquoi tout le monde décide de prendre la parole maintenant ?”. 

A cela, je répondrai qu’il n’est jamais trop tôt ou trop tard pour prendre la parole et se livrer à un exercice qui n’est pas facile : se confier. L’important c’est d’être prêt à se livrer. 

Je suis à la rédac’ Xbox Squad depuis deux ans maintenant sous le nom de Suchiha117 ou Suchi pour les intimes. J’écris dans l’ombre des dossiers et autres papiers sur Halo (ça vous le savez peut-être ou peut-être pas). 

Mais aujourd’hui je n’ai pas envie de parler de Master Chief, de Covenant, de Floods ou autre. Je veux parler d’un sujet d’actualité, un sujet qui a touché et continue d’impacter la vie de nombreuses personnes, hommes comme femmes dans le jeu vidéo comme dans d’autres secteurs. Le harcèlement moral dans l’industrie, parlons-en.

Il était une fois, la fin de mes études…

L’année 2017 devait être l’année du changement (les deux dernières années étaient très éprouvantes sur le plan personnel) et surtout l’année où je devais faire mes premiers pas dans l’industrie du jeu vidéo. Après une licence et un Master 1 en Langues Étrangère Appliquée Anglais-Japonais, je me suis tournée vers un MBA spécialisé en jeu vidéo à l’IIM (Institut de l’Internet et du Multimédia pour ceux que ça intéresse) pour la modique somme de 9800€. Oui, ça fait mal.  

Pour valider cette année charnière, je devais effectuer un stage de fin d’étude de six mois dans le secteur du jeu vidéo et par chance, une des boîtes que je convoitais le plus (Xbox France) publiait quelques mois après la rentrée une offre de stage en marketing. J’ai bien évidemment postulé et après une journée de recrutement, un bon nombre d’entretiens et de tests, le résultat s’est avéré négatif (ils ont pris quelqu’un de plus expérimenté) mais l’expérience était vraiment enrichissante.

J’en ai gardé un bon souvenir malgré tout. Quelques semaines plus tard, après une candidature spontanée, un autre studio (dont je tairais le nom) me contactait avec à la clé, une offre de stage pour travailler sur un de ses projets  AAA qui devait sortir en début d’année.

Je ne m’y attendais absolument pas. Et après avoir passé l’entretien téléphonique (à distance car vacances de Noël oblige, je me dorais la pilule en Guadeloupe pour recharger mes batteries), je recevais un mail m’annonçant que j’intègre l’équipe dès le mois de Janvier. AH !

Janvier 2017, quand le cauchemar commence 

Soulagée d’avoir trouvé le stage qui validera ma dernière année d’étude et surtout d’intégrer l’un des mastodontes de l’industrie, je me réjouissais de faire mes premiers pas dans le jeu vidéo et qui plus est sur un AAA. 

Mon premier jour sur place s’est plus ou moins bien passé. Un jour normal où l’on prend ses marques, on s’installe, on observe et on jauge un peu la sociabilité (ou non) des membres de l’équipe. Mais à partir de la première semaine, la charge de travail s’alourdit considérablement, on me jette en pâture dans de nombreuses tâches sans vraiment m’expliquer les tenants et les aboutissants et vient ensuite les premiers reproches. 

En tant que stagiaire, on est conscient que ce statut signifie qu’on n’est pas QUALIFIÉ et qu’on est là pour apprendre mais certaines personnes s’imaginent que lorsque vous postulez pour un stage vous vous devez de débarquer avec 5 ans d’expériences et une maîtrise totale de certains domaines. Perdu, ce ne sera jamais le cas. 

Plus les semaines passent, plus les reproches se font monnaie courante et me rabaisser était clairement devenu un passe-temps. Un moyen de se défouler compte-tenu de la pression qu’on avait tous sur les épaules. Voilà les reproches que je me prenais tous les jours : 

  • “Putain mais on t’apprend quoi à l’école ?”
  • “Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi, p*****….”
  • “Concentre-toi un peu bordel !”
  • “Tu nous ralentis plus qu’autre chose là ! Tu ne sers absolument à rien !” 
  • “T’es censée nous aider mais au final t’es un vrai boulet” 
  • “Tu vas rester pour tout refaire jusqu’à ce que ce soit parfait. On s’en fout de tes horaires de stage” 
  • “Tu penses vraiment rester dans le jeu vidéo avec ton incompétence ?” 
  • “Putain mais sors toi les doigts du c**…” 

Je vous ai cité que les exemples les plus soft que j’avais en tête. Mais je pourrais vous sortir une liste beaucoup plus longue que ça avec des mots encore plus crus.

Qui dit stagiaire dit poser des questions à son ou sa référente lorsqu’on ne comprend pas quelque chose. Mais la charge de travail était telle que lorsque j’avais des questions ou autre à poser, je devais envoyer un mail avec ma liste de doléances et attendre qu’on puisse me répondre. Et aussi effrayant que ça puisse paraître, je m’étais habituée à ne rien demander à l’oral, de peur de me faire rabaisser devant tout le monde une énième fois.

Alors certains me diront “oui mais on entend ça partout” mais est-ce que ça normalise et légitimise les actions et paroles blessantes ? Excuser ce genre d’action revient à être complice de ce comportement toxique qui peut avoir des répercussions très graves sur des personnes beaucoup plus fragiles que je ne l’étais à l’époque. Je continue mon récit.  

L’ambiance se voulait de plus en plus pesante. La sortie imminente du projet mettait les équipes à cran. Les développeurs comme n’importe quel maillon de la chaîne ne comptaient plus leurs heures. La tension était palpable et l’open-space pouvait exploser à tout moment. 

Les semaines et les mois passaient, les critiques et remarques désobligeantes se faisaient de plus en plus nombreuses chaque jour. J’arrivais chez moi exténuée de la journée et de la pression psychologique que je subissais au quotidien.

Le matin, je me rendais au bureau la mort dans l’âme, la gorge nouée avec des crampes d’estomac. En bref, tous les symptômes typiques d’un mal-être au travail se manifestaient les uns après les autres. 

Mais je me devais de tenir bon. Il en allait de mon avenir et surtout de la validation de ma dernière année d’étude. Je ne pouvais pas me permettre financièrement de tout plaquer tout en ayant connaissance (plus que quiconque) des sacrifices que j’ai fait pour me payer mes études. 

Une politique de l’autruche assumée ?

Très bonne question n’est-ce pas. On ne peut pas dire que qui que ce soit ait levé le petit doigt pour me défendre ou même pour me redonner le sourire. Pire encore, ce petit jeu sadique auquel s’adonnait mon/ma référent(e) de stage n’avait pas l’air d’émouvoir qui que ce soit. 

Soit les gens étaient complètement aveugles pour ne pas voir ce qui se tramait sous leur nez ou soit ils étaient révoltés en leur for intérieur mais n’osaient pas s’interposer de peur des représailles en off. Après tout, je n’étais que de passage. 

Est-ce que ça valait le coup de risquer sa place ou d’éventuelle remontrance de la part du N+1 ? Visiblement non. Même trois ans après je continue de me dire que la politique de l’autruche est beaucoup trop présente pour que les choses changent du jour au lendemain.

Chacun veut conserver sa place dans un secteur “fermé” dans lequel il est extrêmement dur d’entrer et ô combien facile d’en sortir. Certains craignent le courroux des plus hauts placés et se disent qu’ils se feront blacklister pour avoir dénoncé les histoires les plus sombres, les comportements les plus toxiques et les personnes les plus “dangereuses”. 

S’embarquer sur un sujet aussi glissant peut paraître plus facile à dire qu’à faire, mais lorsque la santé mentale voire même la vie de quelqu’un est en jeu, il faut savoir dire non à cette politique du “j’ai rien vu, j’ai rien entendu”. Garder le silence tout en sachant qu’une personne assise à vos côtés souffre au plus profond de son être, c’est être complice de son supplice, c’est manquer de bienveillance envers son prochain.

Dans mon cas personne ne s’est souciée de mon état mental, de la charge de travail beaucoup trop conséquente pour une seule personne ni de la pression psychologique que je devais subir au quotidien. Mais ne vous méprenez pas. Je n’étais pas la seule dans ce cas mais les langues se sont déliées des mois plus tard. 

Fin du stage et renaissance du Phénix 

Le 30 Juin 2017 était LA date clé que j’attendais car elle marquait la fin de mon calvaire. La fin de ce stage de malheur qui m’avait procuré beaucoup plus de peine, de douleur psychologique qu’autre chose. 

Plus les jours passaient et plus je commençais à voir le bout du tunnel. La pression psychologique était toujours aussi présente mais qu’est-ce que j’avais à perdre ? Il ne me restait plus que quelques jours avant de tourner les talons et ne plus jamais remettre les pieds là-bas. 

Une semaine avant la fin de mon stage, j’étais contactée par une autre boîte dans le jeu vidéo (qui m’a trouvé sur Twitter… oui oui) pour un CDI que j’ai décroché haut la main. Quelques jours plus tard, je quittais mon lieu de stage, soulagée d’avoir tenu jusqu’au bout pour valider ma dernière année d’étude mais surtout dégoûtée de cette boîte que j’idéalisais tant.

Les sentiments de délivrance et d’accomplissement étaient extrêmement forts mais s’en est suivi un de culpabilité, parce que je savais que d’autres subiraient le même sort après moi. 

Je me suis promise de ne plus jamais subir la méchanceté d’autrui, le comportement toxique de n’importe qui au nom de la passion et quelque soit sa position dans la hiérarchie.

Mais surtout de monter au créneau si je me retrouvais au bon milieu d’une situation où n’importe qui abuserait de son pouvoir, de sa position hiérarchique pour détruire psychologiquement quelqu’un, collègue, stagiaire ou autre.

Le spectre du burn-out dans l’industrie

Quelques mois plus tard, et par un “heureux” hasard (si on peut dire ainsi), je me suis retrouvée nez à nez avec l’ancien collègue du bourreau qui m’avait gâché six mois de mon existence. 

Ce dernier m’a fait des confidences qui m’ont ouvert les yeux sur un phénomène bien connu dans n’importe quelle l’industrie mais qui continue de décimer des vies entières. Le burn-out.

Ce N+1 qui m’a rendu la vie dure pendant six mois était en plein burn-out (problèmes personnels, énormément de pressions psychologique au travail et au culte du résultat, nombre d’heures passées au travail par semaine qui frôlait les cent heures etc.) et n’avait pas trouvé d’autre exutoire que de passer ces nerfs sur la stagiaire de l’équipe.

Cet ancien collègue qui a pris la poudre d’escampette quelques jours après la sortie du projet avait vu le N+1 sombrer doucement mais sûrement dans un burn-out sévère. Avec la charge de travail énorme, l’ambiance plus que tendue et des enjeux colossaux à tenir à tout prix, la passion du jeu vidéo devenait un supplice. 

Les prises de becs entre les pôles devenaient plus récurrente, la pression était plus que palpable. La barrière qui sépare la sphère privée de la vie professionnelle était tombée il y a fort longtemps. Il n’était pas rare qu’après être resté jusqu’à 23 heures au bureau, cet N+1 rentrait à la maison et finissait ses heures dans un cadre “sain”.

Est-ce que je devrais avoir pitié de cette personne qui a fait de mon quotidien un enfer pendant six mois ? 

Son comportement n’est pas excusable. Je ne cesserai jamais de le dire.

Même en subissant les pires sévices nous n’avons pas à faire subir aux autres le supplice dont nous avons été victime.

Pour autant, entendre ce témoignage sur quotidien du N+1 m’a surtout fait comprendre que “la passion”, la fameuse motivation que toute personne dans l’industrie doit avoir, ne devrait pas être un passe-droit pour faire subir aux autres les pires conditions de travail. 

En aucun cas, la passion doit servir de moyen de pression sur les employés.

Et malheureusement, cette politique ne change pas. Le crunch qui est tant décrié est toujours employé dans l’ombre et ce malgré les nombreux témoignages que nous avons pu lire ces dernières années.

La question que je me pose est : A quel moment, les entreprises prendront conscience du bien-être de leurs employés ? 

Mes propos ou ma vision peuvent paraître utopique mais je persiste et continuerai de me battre autant que de fois que nécessaire.

Il faut cesser de protéger les brebis galeuses qui ruinent les rêves, espoirs, le quotidien d’autrui au nom d’un poste haut-placé, d’un poste convoité et sous prétexte que de nager à contre-courant serait trop dangereux ou mal vu.

Il faut cesser de protéger les personnes qui adoptent les comportements les plus dangereux, les plus détestables et abjectes sous prétexte que “c’est partout pareil”.

Ce n’est pas parce que c’est partout pareil qu’il faut se cacher sous une excuse fataliste. Le changement commence par les prises de parole, les témoignages pour que la prise de conscience dure et ne soit pas juste un effet de mode.

Le changement de mentalité, les actions fortes ne se feront pas en un jour.

Dénoncer les côtés les plus sombres d’une personne qui agit dans l’ombre ou aux yeux de tous c’est aussi dire “plus jamais ça” et faire preuve de bienveillance vis à vis de personnes qui subissent et apporter un soutien moral pour ne plus se sentir seul.

La conclusion de cette histoire 

J’ai réussi à me remettre de cette mauvaise passe mais je sais qu’à cet instant même d’autres personnes continuent de subir sans jamais ne rien dire parce que elles ont leurs raisons. 

Certaines personnes sont prêtes à témoigner mais d’autres n’attendent qu’une chose, le déclic, le signe qui les rassurera et qui les aidera à libérer la parole pour ne plus jamais subir. Si vous aussi vous êtes victime d’harcèlement, des agissements de quelqu’un dans cette industrie ou dans une autre et que vous avez la volonté de vous exprimer, faites-le dès que vous vous sentez prêt à vous livrer. 

Si vous assistez au harcèlement d’un collègue, un ami (ou non), dénoncez ces agissements toxiques et irrespectueux. N’attendez pas qu’un drame se produise et qu’une personne vulnérable commette l’irréparable.

Je n’ai pas écrit cet article dans le but de faire le buzz car je ne suis pas à la recherche d’une quelconque renommée ou gloire. Je veux faire avancer les choses avec les moyens que j’ai, à savoir mon expérience personnelle, un clavier et un tas de choses que j’avais gardées sur le cœur pendant ces trois dernières années. Certains diront que ce ne sont que des mots. Mais moi je dis que parfois les mots peuvent blesser tout autant que les actions.

Si mon témoignage peut encourager d’autres personnes à se lever et parler à cœur ouvert, ce sera ma plus grande récompense. Si vous aussi, vous subissez en silence depuis trop longtemps ou vous connaissez quelqu’un qui souffre et vous ne savez pas quoi faire, j’espère que cet article provoquera le déclic qui vous encouragera à bouger des montagnes. Ne normalisons pas le mal-être, l’harcèlement sous prétexte que c’est partout pareil. Soyons bienveillants et à l’écoute de notre prochain.

Fan inconditionnelle de la licence Halo depuis ses six ans, elle adore également Gears of War et Mass Effect depuis leurs débuts sur Xbox 360. Elle carbure aux frags et à l'écriture de pavé en tout genre.

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  1. Sincèrement lire ce genre de témoignage, ça fout la rage tout autant que ça rend triste… Je suis heureux de voir que tu aies pu t’en sortir. Il est vraiment temps que ça change. La libération de la parole est salutaire mais ce n’est qu’une première étape, nécessaire, mais loin d’être suffisante. Tant que certains se sentiront intouchables, rien ne changera ! Merci à toi d’avoir partagé cette douloureuse expérience

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