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Ubisoft et la culture d’entreprise toxique : un état des lieux

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Deux ans se sont écoulés depuis que des témoignages d’agressions et de harcèlement sexuel chez Ubisoft ont été rendus publics. Depuis, il y a eu des démissions, des licenciements et des promesses. Le groupe ABetterUbisoft (ABU) fait maintenant le point sur la situation dans une interview accordée à AC Sisterhood. Les réponses ont été anonymisées pour protéger leurs auteurs.

Qu’est-ce que ABetterUbisoft ?

ABU a été formé en 2021. Il s’agit de personnes anciennement ou actuellement en poste chez Ubisoft mécontentes des réponses apportées par l’entreprise. Ce groupe a formulé quatre demandes qu’il estime non satisfaites à ce jour.

https://twitter.com/ABetterUbisoft/status/1425529984123379714

Une situation qui ne satisfait pas

Si certains des mis en cause ont été licenciés, dans d’autres cas, ils ont démissionné ou pris leurs retraite sans recevoir la moindre sanction. D’autres encore sont toujours en place, mutés ou promus. Ubisoft n’aurait donc rien fait pour changer la culture d’entreprise en elle-même.

Même quand ils obligent les agresseurs à partir, ils les protègent toujours. De ce que nous savons, Serge Hascoët, Michel Ancel, Maxime Béland et bien d’autres n’ont pas été licenciés, il ont simplement démissionné.

Ils n’y a eu aucune répercussion pour eux. Ils sont juste partis loin du problème et n’ont pas justifié quoi que ce soit. Certains d’entre eux ont simplement trouvé un autre travail ailleurs dans l’industrie du jeu vidéo.

Afin d’empêcher que de tels actes se reproduisent, les salariés sont encouragés à signaler à leurs managers ce qui n’irait pas. Pour les employés, il ne s’agit là que d’image. Le système aboutirait à l’exact opposé de ce pourquoi il est prévu les en réduisant au silence.

En effet, ces signalements ne sont pas anonymes. Pire, ils doivent être effectués via un outils interne qui sert aussi à l’évaluation annuelle des performances des salariés, de laquelle dépendent les augmentations.

Ces managers peuvent voir ces feed-back et qui les a écrits (…). Cela veut dire que si un employé contrarie son manager, son manager peut exercer des représailles en lui attribuant une mauvaise évaluation annuelle.

De nouvelles récriminations

Certains salariés on vu dans la pandémie de COVID-19 une pause bienvenue venant casser le cercle vicieux du management toxique. Étant donné que toutes les communications se faisaient à distances, elles laissaient une trace. Les managers incriminés ne passaient donc plus à l’acte.

Mais de manière générale, Ubisoft ne semble pas voir d’un très bon œil le télétravail et refuserait de reconnaître que le COVID a eu un impact. Ce serait même devenu une nouvelle source de reproches à l’encontre du personnel.

Je déteste la façon dont Yves [Guillemot, CEO] reproche au travail à distance d’avoir fait chuter la productivité pendant la pandémie et pas au fait que les gens étaient malades, en proie à une anxiété constante, ont dû travailler avec leurs enfants à la maison (…)

Cela me fait également grincer des dents quand les gens parlent de pénurie de main-d’œuvre sans reconnaître que nous avons perdu une partie importante de la main-d’œuvre à cause du COVID-19, en refusant de discuter des effets du long COVID, et en ayant un nombre important de personnes qui sont mortes à cause de la maladie et/ou parce que les systèmes de santé étaient débordés.

Cet été, nous avons encore dû réduire le nombre de livrables et repousser l’introduction de nouvelles fonctionnalités, simplement parce que de nombreuses personnes ont attrapé le COVID-19.

Des changements trop timides

Des départements Diversité et Inclusion ont bien été créés. Plus de femmes reçoivent des promotions, des augmentations. Les équipes comportent plus de diversité. Mais ce ne sont que des initiatives locales et pas une politique généralisée à tous les studios d’Ubisoft à travers le monde. De plus, là où ces départements existent, ils manquent de moyens et ont du mal à se faire entendre.

Les preuves d’un changement réel et permanent sur le terrain sont donc extrêmement difficiles à voir. Dans le même temps, nous avons assisté à un retour de bâton en interne contre le travail et les initiatives en matière de D&I, avec des mesures et un langage conçus pour prévenir les comportements abusifs qui sont maintenant utilisés pour faire taire et fermer toute dissidence.

Face à l’absence de changements profonds, certains employés ne voient pas d’autre alternative que la démission. Une autre partie d’entre eux a décidé de se syndiquer afin d’avoir plus de poids face à la hiérarchie. Mais ceux qui ont d’ores et déjà entrepris des démarches ont témoigné de pressions de la part d’Ubisoft afin de les mener à renoncer.

La réponse d’Ubisoft

C’est Anika Grant, directrice générale des ressources humaines, qui a répondu au nom d’Ubisoft. Elle renouvelle l’engagement de rendre le lieu de travail plus sûr et respectueux des individus. Elle indique également que tous les employés incriminés encore en fonction ont été lavés de tout soupçons. Grant sous-entend par ailleurs qu’un syndicat n’est pas nécéssaire puisque qu’il y a des « représentants des salariés élus au sein [du] conseil d’administration ».

Comment soutenir les salariés d’Ubisoft ?

Sur le boycott des jeux, les personnes interrogées y sont plutôt opposées. Elles proposent à celles et ceux qui le veulent de faire entendre leur voix sur les réseaux sociaux.

Il y a un flux apparemment sans fin de trolls toxiques anti-travailleurs qui pensent que nous devrions juste nous taire et accepter l’exploitation pour qu’ils puissent enfin avoir leur prochain jeu, ou qui pensent que parce qu’ils n’aiment pas un jeu que notre entreprise a fait, nous méritons d’être maltraités. Voir ces commentaires n’est pas drôle, mais chaque fois que quelqu’un d’autre nous soutient dans ces situations, nous avons l’impression d’être un peu moins seuls dans cette lutte contre la machinerie des entreprises. Nous vous voyons, et nous vous apprécions beaucoup.

Et, bien sûr, parlez à vos collègues de vous organiser, où que vous soyez ! Plus nous normaliserons les syndicats et le pouvoir des travailleurs dans tous les secteurs d’activité, mieux chacun d’entre nous se portera – tout cela au détriment d’une poignée de 1% de riches qui seront légèrement moins ridiculement riches. Si l’on regarde la situation dans son ensemble, nous sommes tous dans le même bateau. La solidarité dans toutes les industries est ce qui apportera finalement un changement durable.

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