Jeff Strain (Undead Labs) appelle à la syndicalisation et tacle les géants de l’industrie du jeu vidéo

L’industrie du jeu vidéo vit-elle une période charnière de son histoire ? Alors que les scandales de harcèlement se font de plus en plus nombreux, Jeff Strain vient en effet de partager une longue lettre dans laquelle il appelle ses employés à se syndiquer. Une démarche peu répandue pour l’heure au sein des grands studios mondiaux et que le fondateur d’Undead Labs appelle de ses voeux.

La syndicalisation de l’industrie est nécessaire

Depuis plusieurs années, différents studios nous ont montré combien l’industrie du jeu vidéo était toxique. De Ubisoft à CD Projekt Red ou Riot Games, les affaires de harcèlements, de crunch ou de discriminations deviennent courantes. Des pratiques souvent ancrées de longue date au sein des sociétés et qui sont révélées grâce à des enquêtes extérieures. Dernièrement, l’Etat de Californie a porté plainte contre Blizzard pour harcèlement sexuel sur ses salariés.

Dans ce contexte, Jeff Strain exhorte les développeurs à une syndicalisation massive. Après avoir entendu des centaines de récits choquants de la part de salariés d’horizons différents, le patron d’Undead Labs est convaincu qu’il s’agit de la seule solution pour les défendre. “Les employés de l’industrie du jeu ont besoin d’être défendus et représentés” mentionne-t-il dans une longue lettre publiée chez IGN.

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Une position en faveur des syndicats que le vétéran de l’industrie espère d’ailleurs voir faire des émules. L’homme invite d’autres dirigeants à lui emboîter le pas afin “d’améliorer notre industrie” et assure qu’il fera son maximum pour y parvenir. Un discours clair et sans ambiguïté dans lequel il balaye les freins de certaines direction quant à l’adoption de syndicats.

“Je sais également que je n’ai rien à craindre de la syndicalisation, pas plus que de toute entreprise qui paie ses employés de manière juste et équitable, qui offre une assurance maladie de qualité, qui fait preuve de respect et de civilité à l’égard des femmes, des personnes de couleur et des employés LGBTQ+, et qui soutient une vie saine et entière.”

Des pratiques odieuses et illégales

Mais cette lettre n’hésite pas non plus à pointer du doigts certains acteurs de l’industrie. Ancien développeur de Blizzard, Jeff Strain a œuvré sur Diablo ou World of Warcraft. Il reconnaît ainsi être “dégoûté et révulsé” mais pas “du tout surpris” des révélations sur le studio américain. L’homme affirme par ailleurs avoir été profondément marqué par son expérience sur place, lui qui a vu comment “les cultures abusives peuvent se propager et s’amplifier au fil du temps”. 

Mais Blizzard n’est pas le seul à en prendre pour son grade. Sans les mentionner, Jeff Strain fait référence à Ubisoft, Riot Games, Quantic Dream et sans doute d’autres. “Les géants de cette industrie nous ont montré cette semaine que nous ne pouvons pas leur faire confiance” assène t-il comme pour rappeler que l’heure de rendre des comptes est sans doute arrivée. Des géants aux comportements abjects qu’il qualifie plus précisément. “Abusives, cruelles, odieuses, inacceptables, illégales” définissent ainsi les “situations et personnes” qui font prospérer cette culture du management toxique.

Un tournant est-il envisageable pour l’industrie du gaming ? C’est à espérer de tout coeur. Cependant, il faudra plus que la voix de Jeff Strain pour faire changer ces habitudes et mettre fin à une certaine loi du silence. Et avant de vous laisser découvrir la lettre de Jeff Strain, rappelez-vous que vous avez le pouvoir d’être plus exigeant sur ces sujets. Relayez, partagez, faites du bruit : c’est sans doute en donnant de l’ampleur à cette thématique qu’elle deviendra essentielle.

La lettre de Jeff Strain 

IGN a publié plus tôt cette semaine la lettre de Jeff Strain. D’environ 800 mots, vous pouvez en trouver ici une traduction réalisée par Xboxsquad.fr. Pour les anglophones, cette dernières est également accessible en anglais par ici. 

Il est temps

“Toxique” est un mot si fréquemment utilisé aujourd’hui que, d’une certaine manière, il a perdu son véritable pouvoir et sa force. De plus en plus, nous traitons ce mot avec désinvolture, parfois même de manière ludique. Il y a des situations, des personnes et des institutions que l’on ne peut tout simplement pas balayer d’un revers de main avec le mot “toxique” et que l’on doit décrire de manière plus précise : abusives, cruelles, odieuses, inacceptables, illégales.

Les révélations sur Activision Blizzard cette semaine m’ont dégoûté et révulsé – mais pas du tout surpris. J’ai rejoint Blizzard à un stade très précoce en tant que programmeur de jeux en 1996, alors que l’entreprise comptait quelques dizaines d’employés. Je connaissais bien les trois fondateurs et les dirigeants, et je les invitais fréquemment à dîner chez moi. Au cours des quatre années suivantes, j’ai travaillé sur les premières versions de la plupart des titres emblématiques de Blizzard, notamment StarCraft et Diablo, et j’ai été brièvement chef d’équipe et programmeur principal de World of Warcraft.

En 1998, après une réunion catastrophique avec l’un des fondateurs au sujet de nos objections à la présence de parties de corps féminins démembrées et empalées dans la version bêta de Diablo, ma femme et moi avons commencé à planifier notre départ de Blizzard. Finalement, je me suis associé à quelques collègues partageant les mêmes idées et j’ai déménagé à des milliers de kilomètres de la sphère d’influence de Blizzard pour créer un studio indépendant.

Le temps que j’ai passé chez Blizzard a laissé une marque indélébile sur ma vie et ma carrière, qui se poursuit encore aujourd’hui. Il m’a surtout montré comment les cultures abusives peuvent se propager et s’amplifier au fil du temps ; comment le “harcore gamer only” est un écran de fumée pour la culture de la fraternité ; comment adopter une culture d’entreprise basée sur la renommée de celle-ci empêche les gens de s’exprimer ce qui ne va pas et fait passer le message qu’ils doivent l’accepter s’il aiment l’entreprise et ses jeux; et comment un leadership passif qui ferme les yeux peut finalement être la chose la plus abusive de toutes.

J’ai essayé de créer un environnement plus sain, plus décent et plus solidaire dans chacun des studios que j’ai créés depuis mon départ de Blizzard. Aucun d’entre eux n’était parfait, mais j’ai essayé d’apprendre et de m’améliorer à chaque fois. Je suis devenu de plus en plus prudent dans mon recrutement et sélectif dans le choix de mes partenaires financiers et d’édition afin de donner à ces environnements plus sains les meilleures chances de s’épanouir. Mais au bout du compte, mes studios n’emploient tout au plus que quelques centaines de personnes. Comme nous l’avons vu à travers les révélations de cette semaine, les studios indépendants, même avec les meilleures intentions, ne peuvent pas fixer les normes de l’industrie. Le ton et la teneur de l’ensemble du secteur sont déterminés par les géants, ceux qui offrent le plus grand nombre d’emplois aux débutants et ceux qui proposent les jeux les plus importants et les plus rentables.

Au cours de mes 25 années de travail aux côtés de développeurs talentueux, j’ai entendu des centaines d’histoires profondément troublantes sur leurs expériences dans le secteur. J’ai également vu ce cycle se répéter de nombreuses fois, dans de multiples entreprises de notre secteur. Il y a certainement eu des changements positifs, et je crois que de nombreux développeurs et éditeurs – même les plus importants – travaillent de bonne foi pour s’améliorer. Mais ces efforts, bien que louables, ne peuvent pas résoudre les problèmes récurrents de notre industrie. Pour ce faire, les employés de l’industrie du jeu vidéo ont besoin d’être défendus et représentés.

Nous avons besoin de la syndicalisation.

Les syndicats ont été créés dans ce pays pour protéger les travailleurs contre les traitements abusifs, cruels, odieux, inacceptables et illégaux des entreprises. C’est leur seul but. Si cette semaine ne nous montre pas que nos collègues de l’industrie -même le testeur Assurance qualité le moins expérimenté- ont besoin d’un véritable soutien et d’une protection de base, je ne peux pas imaginer combien la situation devra être pire pour y parvenir.

Je suis un entrepreneur et j’ai participé à la création de trois studios indépendants. Je connais très bien les aspects financiers, juridiques, contractuels et organisationnels du développement de jeux. Je sais également que je n’ai rien à craindre de la syndicalisation, pas plus que de toute entreprise qui paie ses employés de manière juste et équitable, qui offre une assurance maladie de qualité, qui fait preuve de respect et de civilité à l’égard des femmes, des personnes de couleur et des employés LGBTQ+, et qui soutient une vie saine et entière. Cela semble simple, mais nous avons clairement besoin d’aide pour y parvenir. Les géants de cette industrie nous ont montré cette semaine que nous ne pouvons pas leur faire confiance pour modérer et gérer la richesse et le pouvoir que les joueurs et les fans leur ont donnés.

J’encourage mes employés à se syndiquer, et j’apporte mon soutien total à l’adoption de syndicats à l’échelle de l’industrie. J’encourage également les dirigeants des entreprises de l’industrie du jeu vidéo, grandes et petites, corporatives et indépendantes, à se joindre à moi pour soutenir et défendre la syndicalisation comme une étape concrète et réalisable pour améliorer notre industrie. En tant que propriétaire de studio, je retrousserai mes manches et travaillerai avec les association syndicales dans un esprit de collaboration. J’attends avec impatience le jour où le plaisir et l’amour de ce que nous créons pour les joueurs se refléteront dans nos lieux de travail pour tous les employés.

Jeff Strain

Après m'être plongé dans des esprits aussi torturés que brillants et vécu des expériences dont la singularité n'égale que leur étrangeté, j'ai décidé de jouer. Alors je joue :)

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  1. Enfin un peu de bon sens, en espérant que cela soit vraiment le point de départ du réel changement

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